Les soupirs du monde

Les soupirs du monde
Alors qu’Octus buvait une gorgée de café, les premiers résultats apparurent. S’ils étaient convaincants, il obtiendrait sûrement le prix Nobel ! Tandis que l’écran affichait des lignes de code, le jeune scientifique imagina les immenses progrès que l’être humain ferait en téléphonie. Finis les décalages entre le son et l’image. Finis les décalages entre le présentateur-télé et le journaliste. Finis les décalages entre les utilisateurs de Skype… L’onde qu’il avait découverte ouvrait de nouvelles possibilités presque infinies ! Elle ne traversait pas seulement la matière, elle traversait aussi les barrières physiques qui séparaient notre dimension à une autre, hors du temps.
Il lança le traitement informatique. Après un chargement qui lui sembla durer une éternité, un grésillement résonna dans la salle d’expérience. Il monta le son. Personne ne pouvait l’entendre de toute façon, il était en plein milieu d’une plaine perdue du Pôle Nord. Après maints calculs, tests et expériences, il s’était révélé que c’était l’endroit où l’onde s’était le plus manifestée.
Octus lança la restauration du fichier-audio. Ces interférences étaient bon signe. Il captait quelque chose. Il attendit quelques minutes puis lança la lecture du fichier :
« Tout se passe exactement comme je me l’étais dit, enfin… je crois que c’était moi, l’homme de la radio ! AHHRG ! JE DEVIENS FOU !!! Le monde dehors ne vaut plus rien. Depuis l’Effondrement, tout est allé si vite ! Les catastrophes naturelles, les catastrophes artificielles provoquées par les guerres, les attentats… je ne sais plus qui je suis…ni ce que je suis… NOTRE FIN EST PROCHE ! L’humain s’est détruit ! L’HUMAIN S’EST TU ! CETTE BANDE DE LARVES QUI PARESSAIT DANS LE CANAPE PENDANT QUE LA PLANETE DEVENAIT PUTRIDE. J’en ai marre ! JE CRAQUE ! » Octus entendit des sanglots étouffés. Après quelques minutes, une voix enrouée finit par se faire entendre : « Tu peux encore tout changer…toi…moi je n’ai pas prêté attention aux quatre autres messages… je n’avais vu que l’aspect scientifique de la chose… mais toi… il te reste encore quelques jours… notre monde a parlé…et… nous ne l’avons pas écouté»
Le scientifique ouvrait et refermait la bouche, abasourdi. Etait-ce possible ? Un message du futur. Cela lui rappelait les livres de science-fiction qu’il lisait étant adolescent. Non, en fait, ce qui le stressait le plus était le fait que le message semblait lui être adressé…
Mais la science avant tout ! Il diminua la puissance de l’impulsion et relança un appel. Après trois interminables minutes, il capta quelque chose. Il refit les manipulations nécessaires et démarra la lecture du fichier :
« Il est vingt-trois heures, j’ai faim, j’ai froid. Je n’ai pas réussi à réparer le chauffage. Les groupes électrogènes sont morts. Je ne peux plus sortir pour chasser le peu de phoques ou d’ours qu’il reste. A cause des 1,5C° pris en sept ans, de la surconsommation et des marais noirs, la banquise est devenue une soupe immonde de déchets et de pétrole. Ce qui a rendu mon terrain de chasse impraticable et mes proies très agressives. En plus, la fonte des pôles a provoqué de grandes inondations et des tsunamis démesurés un peu partout dans le monde. Miami, New York et toutes les îles tropicales de l’Indonésie ne sont plus que de vieux souvenirs. Et en parlant de tropiques : l’extension imprévue de la zone tropicale a provoqué de nombreuses épidémies incontrôlées. Les fidèles extrémistes du « Grand Renouveau », eux, continuent leurs attentats. Bien qu’ils semblent s’être calmés, ils affirment que la fin de la « Purge humaine » approche. Ils n’ont pas tort. D’après mes estimations, encore cinq ans et on ne verra plus un humain vivant à la surface de la terre. NOTRE MONDE HURLE, POURQUOI PERSONNE NE L’ÉCOUTE ??? »
C’était la même voix que dans le premier message. Il en était sûr. Mais…quelque chose d’étrange imprégnait cette voix…quelque chose qui lui était… familier… trop familier. Une idée germa dans son esprit. Était-ce possible ? Après tout, il s’agissait du temps. Peut-être que cette dimension censée être hors du temps était La dimension du temps…
Il devait en avoir le cœur net. Il effectua le même protocole et lança la lecture :
« Le ravitaillement s’est arrêté il y a quatre semaines. Des semaines ou des années, quelle importance ? Je me suis préparé à ça. Je me suis rationné et j’ai construit du matériel de chasse. Je peux encore survivre quelque temps. Les théoriciens du « Grand Renouveau » on enfin était arrêtés. Mais cela n’empêchera pas les plus fidèles au mouvement de continuer leur croisade, leur foutue « Purge humaine ». Et puis les guerres de l’eau et du pétrole sont bien plus efficaces. On se balance des bombes nucléaires sans penser une seconde que ça pervertit les ressources qui sont source des conflits. D’après la radio, les catastrophes naturelles s’enchaînent : des tremblements de terre provoqués par tous les forages effectués pour récupérer des énergies fossiles, toujours plus profondément ; des tsunamis et ras de marées provoqués par la fonte des glaces et ainsi de suite. Non, le pire, ce sont les catastrophes artificielles, les fléaux : au lieu de se pencher sur des méthodes de préservation de la nature et de l’humanité, les scientifiques et les chimistes ont fabriqué des armes de destruction massive. Des tornades de flammes, des pluies toxiques, des invasions de sauterelles mortelles pour les plantes et les hommes, et des microbes de tous types. Notre monde crie, il faut qu’on l’écoute ! »
Octus réfléchissait. Il n’y avait plus de doute possible. Il en était sûr. Il connaissait l’homme qui parlait. Il le connaissait très bien !
Il baissa considérablement la puissance de l’impulsion. Il capta, traita et écouta le fichier audio. Les premiers mots confirmèrent sa pensée :
« Journal de bord du docteur Pélinar Octus. Cela fait maintenant neuf mois qu’il y a eu l’Effondrement. Neuf mois pendant lesquels les humains se sont entretués pour leur argent. Les guerres nucléaires ont réduit le monde en poussière mêlée de sang. Neuf mois que j’écoute toutes ces horreurs à la radio. Les partisans du « Grand Renouveau » ont de nouvelles cibles… c’est…horrible…ils visent les enfants. D’après eux, les enfants représentent l’espoir de fertilité… Et eux, tout ce qu’ils veulent c’est l’éradication complète de l’espèce humaine. Les autorités de chaque pays chassent ces illuminés. Hier encore, ces malades ont fait exploser un train plein de jeunes entre quatre et neuf ans qui fuyaient un Paris en flammes. En plus, les catastrophes naturelles s’enchaînent et d’après mes calculs, ça va aller de mal en pis. Le monde gémit, et ils ne l’entendent pas ! »
Un grand silence suivit ce message. Ainsi, Octus écoutait des messages envoyés par lui-même ! Une version de sa personnalité future ! Mais le premier message qu’il avait écouté, celui qui était le plus loin dans le temps lui était adressé ! Pourquoi ? Etait-ce une boucle ? Et puis cela ressemblait à un avertissement. Mais un avertissement de quoi ? Qu’est-ce que pouvait bien être l’Effondrement ?
Il diminua au minimum la puissance de l’impulsion, capta et lança une dernière fois la lecture du fichier reçu :
« Journal de bord du docteur Pélinar Octus. Depuis l’effondrement de la bourse, tout s’accélère. En effet, depuis que l’argent n’a plus de valeur, tout le monde veut avoir le sien en liquide. Un simple bug informatique sur les ordinateurs de la bourse et le monde prend fin. L’homme n’a toujours vécu que pour sa richesse personnelle sans penser à la richesse collective. Ils vont pourrir l’environnement pour préserver leur argent…Ils sont pathétiques. Les hackers et les terroristes profitent de la situation. En plus de cela des vagues de suicides bien plus importantes que celles de la crise de 1929 secouent le monde. Apparemment, de nouveaux groupes d’illuminés se sont formés. Les pires semblent être les partisans du « Grand Renouveau ». Ils disent pratiquer la « Purge humaine ». Ces fous furieux font des attentats pour tuer le maximum de personnes. Ce serait pour soi-disant « purifier le monde, pour que la terre mère puisse se recréer sans l’activité humaine ». Quelle bande de crétins !
Ainsi, l’argent est bien la cause de tous les maux. C’est le déclin de notre civilisation. Le monde soupire, il faut l’écouter, c’est notre seule chance de survie… »
« Notre seule chance de survie…» murmura Octus. Cela sonnait vraiment comme un avertissement. Il réfléchissait à toute vitesse. Il était un brillant physicien détenteur d’un doctorat. Il pourrait facilement et avec précision calculer les dates de chaque message.
Il se mit aussitôt au travail et au bout de quelques minutes, cinq dates s’affichèrent à l’écran :
03/02/ 2022
24/09/2021
15/01/2021
Octus sursauta en lisant les deux dernières dates. Il devait il y avoir une erreur de calcul. Il vérifia, en tremblant, le calendrier pour savoir quel jour il était : lundi 16 juin 2014. Il posa encore une fois les yeux sur les deux dernières suites de nombres puis il s’évanouit :
08/02/2015
21/05/2014

Nathan Greslin 2.1
Ce travail a été réalisé dans le cadre des cours de littérature avec Mmes Néau et Novales et en lien avec le prix « Lire pour demain ».

 

La tâche d’encre

La tâche d’encre
Paul devait partir de bonne heure ce jour-là. Le bateau les attendait depuis déjà une demi-heure. De grandes volutes de fumée noire s’échappaient de la cheminée du bateau. L’alarme sonna, il fallait partir. Julie pleurait silencieusement, il ne comprenait pas pourquoi, il était parti de nombreuses fois avec cette précieuse marchandise noire. Un mauvais pressentiment, disait-elle. Il la serra tendrement dans ses bras et l’embrassa sur le front, puis disparut dans la brume matinale. Le bateau attendait, tel un silencieux monstre noir. Paul monta à bord. Il salua Joe, Matt, Nick et les autres. Bob, comme à son habitude restait cloitré dans sa cabine, il était le meilleur capitaine qui soit et son équipage était constitué des meilleurs marins de Grande-Bretagne. Jango, le cuisinier était déjà aux fourneaux et sifflait l’air d’une chanson de marin. Le voyage allait commencer. La routine se faisait sentir dans les gestes de chacun, le bateau partit avec, en guise de passager, la plus grosse quantité de pétrole jamais transportée. L’or noir, raréfié à cause de la consommation excessive des hommes, se transportait en grande quantité vers un endroit où les pilleurs ne pouvait pas accéder ; une île perdue au milieu de l’océan Indien : Gijowana, mais en faisant une escale en Floride. La grande difficulté que seuls les marins les plus qualifiés pouvaient surmonter était le triangle des Bermudes, réputé pour ces tempêtes imprévisibles, capable de se déchaîner en moins d’une minute. Pour le moment le temps était prévu au beau fixe pour toute la semaine, ce qui annonçait un voyage tranquille et sans encombres majeurs. L’équipage s’occupait en jouant aux cartes ou à divers jeux d’argent quand le capitaine n’était pas dans le coin. Les marins, et même le capitaine étaient sereins. Une traversée bien calme, disait Joe. Jango faisait ressentir sa bonne humeur dans ses plats. Julie contactait Paul chaque soir par radio, mais malgré tous les efforts de celui-ci, cela ne la tranquillisait pas. Le voyage allait être long, et allait durer de longues semaines. Le temps changea bien vite, la mer était agitée. Paul et les autres, en marins aguerris, trouvaient le temps idéal. Ils aimaient cette mer agitée, déchaînée qui recouvrait le pont de temps à autre. Ils ne leur restaient plus que quelques jours avant d’arriver à destination. La tempête se déchaîna en fin de journée du jour précédant leur arrivée. Les vagues déferlaient sur le pont comme d’immenses tentacules s’agitant dans les airs. Le vent soufflait fort et contraignait les marins à s’accrocher à la rambarde à chaque bourrasque. Ils étaient trempés. Le premier à tomber à l’eau fut Matt. Les autres n’eurent pas le temps de le pleurer, ils durent aussitôt se ressaisir afin de vaincre la tempête. Certaines vagues s’élevaient à plus de dix mètres au-dessus du bateau. L’équipage était terrorisé mais le capitaine restait de marbre. Soudain le bateau se retourna brusquement laissant à l’eau Nick, Joe et Jango. Il ne restait à présent que Paul et le capitaine. Paul priait de toutes ses forces pour survivre et revoir Julie. Elle avait raison, il n’aurait jamais dû partir. Le bateau dérivait de plus en plus près du littoral. Une énième vague assomma Paul et le capitaine, les laissant inconscients. Paul se réveilla, juste à temps pour voir l’énorme pétrolier s’écraser contre les rochers et il reperdit connaissance. Le liquide se déversa rapidement dans la mer formant une immense tache d’encre, engloutissant tout sur son passage. L’odeur était insoutenable, les oiseaux étaient pris au piège et s’étouffaient, agonisant lentement. Les poissons remontaient un à un à la surface, noirs de pétrole. La faune agonisait. Tout un écosystème était en train de disparaitre. Le bateau coulait lentement comme les larmes de Julie ce matin-là, devant sa télé, en entendant le nom d’une des victimes de cette « tragique marée noire » : Paul Austman.

Zoé Pacaud et Madisson Stringer, seconde 1
Ce travail a été réalisé dans le cadre des cours de littérature au CDI et en lien avec le prix « Lire pour demain ».